• KEE MARCELLO, l'interview

    KEE MARCELLO

     Voodoo Child

    Première constatation, Kee Marcello méritait bien plus que cet emploi de simple figurant que lui proposait Joey Tempest au sein d'Europe, après le départ de John Norum en ’86. Ceux qui connaissent les albums Out Of This World et Prisonners in Paradise mais aussi son travail au sein d’Easy Action, le savaient probablement déjà. Le  globe-trotteur suédois nous dévoile tous les secrets de son dernier album mais aussi sa passion pour la mythologie vaudou. [Entretien avec Kee Marcello (chant-guitare) par Philippe Saintes – photos : Kathleen Devai]

                                                                     KEE MARCELLO : live 2016

     

    Kee, peu de gens s’attendaient à un album aussi impressionnant.

    J’ai énormément tourné au cours des deux dernières décennies avec mon groupe, dans des stades, des festivals ou des clubs. Cela faisait un petit moment que je souhaitais sortir un album comme celui-là. J’ai voulu revenir à une écriture intuitive en m’attaquant directement à l’essentiel, sans effets ou samples et le clinquant ou le surcroît d'arrangements. Le son devait être immédiatement reconnaissable. Après avoir collaboré avec Percy Sledge sur son dernier album Shining Through The Rain et offert le tube « Bang Bang Boom » au groupe canadienThe Moffatts,  je souhaitais  revenir à quelque chose de plus organique, à un son vintage avec de vrais instruments, bref je voulais être moi-même sur ce disque. J’ai rapidement pris contact avec les gens de Frontiers, le meilleur label pour ce type de musique. Scaling Up est un peu plus roots que Judas Kiss (2013).

    On trouve quelques morceaux massifs, je pense à « Black Hole Star » et « Blow By Blow ».

    Je suis passionné par les chevaux, et le riff de « Black Hole Star » a surgi de lui-même pendant un concours d’attelage. Le tempo est le reflet de cette course, rapide et intense. Il n’est pas nécessaire d’avoir entre les mains un instrument pour jouer le riff de « Blow By Blow ». Il suffit d’utiliser son organe vocal (il chante l’intro). Cela me fait penser à l’inusable « Smoke On The Water » dont le célèbre riff est facile à entonner.  Pour cet album, je me suis assis et j’ai simplement laissé mes doigts caresser ma guitare. Le refrain de « Don’t Miss You Much » a été composé avec une guitare acoustique. Sur « Fix Me », morceau créé à partir d’un synthétiseur, j’ai ajouté un riff entraînant dans le genre Aerosmith que j’avais dans la tête pour un autre titre. Je suis très satisfait du résultat. J’ai joué à l’inspiration, et le résultat ne s’est pas fait attendre. Il y a un vrai esprit de fantaisie sur ce disque. « Good Man Gone Bad » en est un parfait exemple par son côté hendrixien. J’avais enregistré une ébauche sur mon iPhone, dans un hall d’aéroport. Le solo est un clin d’œil à une de mes idoles, le saxophoniste John Coltrane. Il y a plusieurs changements de tonalité au cours du solo, façon jazz. J’aime changer de modulation. Cela s’entend également sur l’outro de « Blow By Blow ».

    As-tu enregistré toutes les parties de guitares ?

    Oui, les solos et les rythmiques, excepté sur « Good Man Gone Bad » où je partage le solo avec Mattias Eklundh (Freak Kitchen). Nous avons un jeu totalement différent mais cette opposition de style apporte une touche d’originalité, une combinaison harmonieuse.

    Quelles sont les guitares que tu as utilisées pour cet album ? 

    Je reste attaché à la Gibson Les Paul. J’aime le son qu’elle délivre. Je joue les parties électriques sur deux modèles Custom, en noir et « tobacco sunburst », équipés du nouveau système True Temperament qui amène une variante au niveau de la position des frets. Pour l’amplification, je mets des micros Lundgren qui sont les meilleurs au monde. Le Heaven 57 est vraiment extraordinaire. Selon moi il n’y a rien de mieux qu’une Les Paul branchée dans une tête Marshall JVM405.  J’utilise aussi un ampli à modélisation Vox.

    Scaling Up propose aussi des titres très « classic rock ». Sur « Soldier Down » on perçoit l’influence Deep Purple et Rainbow…

    C’est vrai. J’ai grandi en écoutant Deep Purple, je suis un vrai fan ! Il y a deux ans, j’ai eu la chance de jouer avec Ian Paice, Roger Glover et Don Airey à Cagliari, en Sardaigne, lors d’un concert de charité. Le manager de Deep  Purple m’avait appelé la veille pour me proposer de remplacer au pied levé le chanteur Doogy White (ex-Rainbow, Yngwie Malmsteen).  Je devais être à la fois Ian Gillan et Ritchie Blackmore sur scène. Tu peux imaginer ma surprise.  Ritchie Blackmore est la personne qui m'a donné envie de faire ce métier. J’ai répondu spontanément, « Putain, bien sûr que je vais le faire » (rires). J’ai répété toute la nuit car je n’avais jamais chanté les morceaux du groupe auparavant. J’ai donc interprété devant 10.000 personnes « Maybe I’m A Leo », « Highway Star », « Black Night » et « Smoke On The Water », accompagné de mes idoles.  Ce fut une soirée magique ! 

    Kee Marcello live 2016 BW

     

    Tu as dépoussiéré deux démos d'Europe, période 1988-1989.  Les versions originales de « Wild Child » et « Don't Know How to Love No More » n’étaient jamais sorties officiellement.

    Nous avons joué pour la première fois ces titres en public lors d’un concert au Whisky a Go Go (Los Angeles), sous le nom de 'Le Baron Boys' . Il s’agit des outtakes (titres non publiés) de Prisoners in Paradise. Le label Epic, la filiale de Sony aux Etats-Unis, ne pensait qu’en terme de stratégie marketing et se foutait royalement de la musique d’Europe. Cela a altéré nos relations. Lorsque nous avons rencontré les responsables du siège américains pour leur dire que l’on souhaitait une orientation plus direct sur le nouvel album, ceux-ci nous ont répondu : « Carrie » est votre plus grand succès ici. C’est une ballade, on en veut davantage de chansons comme ça. » J’avais envie de leur dire d’aller se faire voir mais le groupe était lié contractuellement et nous étions dans l’obligation de sortir un disque. Ils nous tenaient par les c…. On ne pouvait pas se permettre de perdre des dizaines de millions de dollars dans un procès en refusant tout compromis surtout que nous étions en pleine tournée mondiale. Plusieurs morceaux nettement plus rock sont restés à l’état de démos. Remettre ces deux titres au goût du jour me trottait dans la tête depuis un certain temps. J’ai imaginé le riff et la mélodie tandis que Joey (Tempest) a apporté sa partie, comme pour « Yesterday’s New », titre bonus de l’album Prisonners in Paradise. En fait, j’avais pas mal composé backstage pendant la tournée Out Of This World. Lorsque nous sommes rentrés en studio pour l’enregistrement de Prisonners, j’ai amené de nombreuses idées.

    As-tu gardé des contacts avec  les membres d’Europe ?

    Non, pas vraiment. Je revois de temps en temps Ian (Haugland), mais notre dernière rencontre date de deux ans déjà. Nous sommes restés bons amis. C’est un chouette gars. Il est DJ pour une radio classic rock (Rockkklassiker) à Stockholm. Lorsque je suis de ce passage dans les studios de cette station, on se croise chaque fois. Je tiens à préciser que j’ai eu les autorisations pour reprendre « Wild Child » et « Don’t Have To Love No More » sur mon album. Il n’y a pas de problème avec les membres d’Europe, tout le monde est content avec cela. J’adore ces deux chansons, mais je les considère surtout comme des titres bonus. Le reste du matériel figurant sur Scaling Up est vraiment différent.    

    Tu as pas mal bourlingué durant ta carrière mais ton cœur est resté en Suède comme l’indique le morceau « Scandinavia » .

    En effet, ce morceau parle du mal du pays. J’ai habité un temps à Los Angeles mais malgré le soleil ce n’était pas le paradis et j’ai senti le besoin de rentrer. Le retour aux sources, c’est aussi le thème général de l’album.

    Quels sont les nouveaux morceaux que tu comptes jouer en public ?

    Nous avons effectué une mini-tournée au Royaume Uni avant la sortie de l’album. Pour des raisons de droit, on a juste interprété deux titres : « Soldier Down » et « Scaling Up ».  Ça me plairait de jouer Scaling Up dans son  intégralité mais je vais devoir choisir avec le cœur. Deux soirées sont programmées pour le lancement du CD, à Göteborg et à Stockholm. On en discutera ensemble avec les musiciens. Je pense toutefois que l’on va jouer 7 ou 8 nouveaux morceaux sur la tournée.  

    Kee Marcello band

    Peux-tu nous présenter les musiciens qui t’accompagnent sur l’album et sur la tournée ?

    Ken Sandin (basse) est mon bras droit depuis 2004. Il est arrivé après la réalisation de Melon Demon Divine. Il y a une vraie complicité entre nous. Plusieurs batteurs se sont succédés au sein du Kee Marcello Band (Mike Terrana, Paul White, Snowy Show, Magnus Persson,…) durant toutes ces années, malheureusement cela n’a pas toujours fonctionné sur le plan humain. Darby Todd est mon nouvel acolyte. C’est un excellent batteur. Son association avec Gary Moore, Robben Ford, Robert Plant et The Darkness, démontre qu’il peut jouer différents styles musicaux. Travailler avec Ken et Darby ne demande aucun effort. On délire et l'on passe des moments forts ensemble. 

    Cela fait très longtemps qu’on ne t’a pas vu en France. C’est prévu pour bientôt ?

    Absolument. J’espère faire quelques dates en France, au Benelux et en Grande Bretagne en mars ou en avril. On va d’abord se rendre en Norvège, au Danemark et en Finlande pour jouer devant 5.000 à 10.000 personnes chaque soir. Ensuite, il y aura la Suède et les îles Féroé. La tournée passera non seulement par l’Europe mais aussi l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Océanie. Le but du groupe est de tourner le plus possible avec ce nouvel album. 

    Pourquoi avoir appelé ce disque Scaling Up ?

    J’ai discuté avec des collègues de la « mort » du circuit. Beaucoup ont parlé d’arrêter, de donner un concert d’adieu car ils ne se retrouvaient pas dans le formatage commercial et le déclin de l’industrie musicale. Certains ont jeté l’éponge depuis mais pas moi.  Au contraire, j’en veux encore plus, more, more, more (rires). Pas question de baisser les bras, d’où le titre Scaling Up (littéralement « s’élever »).  Je reste optimiste. Les ventes d'albums CD ont augmenté, le vinyle enregistre une hausse impressionnante de même que le streaming dont les revenus dépassent désormais en pourcentage ceux des téléchargements. Les experts qui annoncent régulièrement  la mort du support physique peuvent revoir leur copie. Pour moi, les sites pirates sont voués à disparaître. C’est juste une question de temps et le plutôt sera le mieux.

    Quelle est l’histoire derrière la pochette de cet album ?

    J’avais imaginé quelqu’un grimpant sur une échelle pour illustrer le titre Scaling up (littéralement : à grande échelle). J’ai suggéré au graphiste de mettre le personnage « Papa Legba ». C’est un vaudou, le gardien entre le monde humain et celui des morts. Il est le dieu de la réflexion et des croisements. J’ai été impacté par cette culture lors d’un séjour dans les îles Turks-et-Caïcos (Antilles Britanniques) dans les années ‘90. J’ai aussi des amis dans la communauté haïtienne où le vaudou est un mythe très populaire. J’adore « Papa Legba ». Dans le film Crossroads il apparaît comme le Diable alors qu’au contraire c’est un esprit plutôt bienveillant. C’est lui qui monte sur cette échelle en pointant sa canne vers le ciel. L'atmosphère oppressante qui se dégage de la pochette est un avertissement. Voilà ce qui  nous attend si on ne fait pas attention au risque que le changement climatique nous fait courir. Les  conséquences seront irréversibles.

    N’as-tu jamais été tenté de publier ton autobiographie Rockstjärnan Gud Glömde (« la rock star oubliée de Dieu ») dans la langue de Shakespeare ?

    Une version anglaise était prévue à l’origine mais jusqu’ici personne n’a été capable de traduire correctement l’ouvrage qui a été publié en dialecte de la région de Stockholm avec des citations sex, drugs and rock'n'roll propres à l’industrie musicale. C’est la raison pour laquelle ce mémoire est devenu un best-seller en Suède. Trois personnes ont travaillé sur la traduction mais elles n’ont pas su restituer correctement la saveur du livre. J’envisage donc d’écrire moi-même le texte en anglais en ajoutant de nouveaux chapitres car la 1ère édition date tout de même de 2011. J’y travaille mais pour le moment je n’ai pas beaucoup de temps libres.

    Envisages-tu de rééditer le second album d’Easy Action, That Makes One ? Actuellement, il est mis en vente à…200 euros sur amazon !

    C’est totalement insensé, je sais. Je ne suis pas le raisonnement de ces vendeurs ni comment ils font pour « fourguer » leurs marchandises. J’ai contacté la maison de disque Warner il y a 6 ou 8 ans, mais celle-ci ne souhaitait pas me céder les droits de propriété. Aujourd’hui des versions pirates circulent, principalement en Asie. Je devrais demander à mon avocat d’entamer les démarches pour récupérer les droits et ainsi pouvoir utiliser les chansons comme bon me  semble à l’avenir. Je garde d’excellents contacts avec les membres d’Easy Action. Ressortir That Makes One permettrait surtout de faire dégringoler le prix exorbitant demandé pour cet album sur amazon (rires).

    J’ai entendu dire que tu n’étais pas satisfait de ta participation au morceau « Elephant Man » qui figure sur l’album hommage à Eric Carr (Kiss), Unfinished business ?

    J’ai accepté de participer à ce projet pour honorer la mémoire d’Eric mais le résultat est décevant, il faut bien l’avouer. Je suis d’ailleurs très fâché. J’avais enregistré toutes les guitares d’Elephant Man mais le producteur a décidé de remplacer le solo et la guitare rythmique sans m’en parler. Seule la partie acoustique a été conservée. Cette version est de la merde ! Ce n’est vraiment pas honnête car mon nom apparaît sur le disque et les fans ont réellement crû que je jouais dessus alors que cet enregistrement est une daube. Eric méritait beaucoup mieux. Je regrette de ne pas avoir pu enregistrer ce morceau avec lui, cela aurait été un truc énorme. 

    KEE MARCELLO : Scaling Up - cover

     KEE MARCELLO

    Scaling Up

    Frontiers / Harmonia Mundi

    Nous avions eu un aperçu des qualités de Kee Marcello lors de son passage au sein d’Easy Action et surtout  du groupe Europe entre 1986 et 1992 mais personne ou presque n’attendait le guitariste à pareille fête, 24 ans après son départ de la navette européenne. Il a d’ailleurs exhumé de ses archives deux inédits des sessions de Prisoners In Paradise : « Wild Child » et « Don’t How To Love No More ». Le reste de l’album est tout simplement brillant, du haut de gamme même. Un cocktail à la fois étonnant et détonnant qui emprunte de-ci, de-là à Van Halen (« Fix Me »), Deep Purple (« Soldier Down ») ou Aerosmith (« Scaling Up »). Armé se sa Gibson Les Paul, cet habile six-cordiste nous envoie dans la galaxie du bonheur. Scaling Up cache bien des surprises, avec notamment des titres heavy (« Black Hole Star », « Blow By Blow ») qui mettent en avant les qualités indéniables du Scandinave. Les solos sont exécutés avec beaucoup de feeling. En cela, Kee se situe dans la lignée d’un Gary Moore ou d’un Eddie Van Halen. C’est aussi un vocaliste hors pair. Dès lors, rien ne manque pour vous faire complètement craquer et surtout l’émotion reste intacte après plusieurs écoutes.

    [Ph. Saintes]   

     


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