• IAN GILLAN, l'interview

       IAN GILLAN

     Le feu sacré

    En vue de la sortie de « Contractual Obligation » trois albums live avec le Don Airey Band et orchestre philarmonique enregistrés en 2016, j’ai eu l’honneur de m’entretenir avec Ian Gillan, l’un des monstres sacrés du hard-rock, Hellzine ayant apparemment une cote excellente auprès du label ! J’attends l’appel téléphonique avec une certaine appréhension mais l’entretien commence bien. Lorsque je lui fais part de mon sentiment sur ce projet musical, mon interlocuteur me signale que le café matinal qu’il est entrain de boire va passer plus facilement. Une touche de bonne humeur qui nous permet de plonger dans le vif du sujet. [Entretien avec Ian Gillan (chant) par Philippe Saintes – photos : Deadly Pix]

     IAN GILLAN

    Ian, « Contractual Obligation » est une collection de trois “live”. Il n’est pas inintéressant de se procurer les différentes versions  car c’est bien connu, tu ne chantes jamais deux fois de la même façon

    Je me souviens d’une conversation avec le regretté Luciano Pavarotti dans laquelle il m’a dit : ‘Je t’ai vu interpréter « Smoke On The Water » à six reprises et à chaque fois tu chantais différemment. Parfois la voix est plus claire, parfois plus grave. Je t’envie car si je fais cela, le public me crucifierait. Je suis obligé de chanteur de la même façon chaque soir à l’opéra.’ J’ai cette liberté. J’aime interpréter une chanson de façon spontanée, selon l’inspiration et le feeling du moment même si cela ne se remarque pas nécessairement en concert. C’est comme raconter une même histoire de 99 manières différentes dans un bistro.

    Tu as choisi les morceaux en pensant à une rétrospective de ta carrière ?

    Je dirais plutôt que c’est un miroir de ma personnalité.  J’aime le blues, la soul-music, la pop, le rock, le jazz, le classique. On retrouve ici toutes les sensations musicales qui me fascinent. J’ai analysé mon répertoire et sélectionné les titres qui, tout en plaisant aux fans, devaient sonner parfaitement en concert avec un orchestre. Des compositions moins connues comme « Razzle Dazzle » et « Anya » me plaisent tout comme « Ain't No More Cane On The Brazos », une chanson importante pour moi. Si j’avais écouté mon cœur, on aurait fait un show de dix heures (rires).

    Parmi les moments forts du concert, il y a effectivement cette magnifique interprétation de « Ain't No More Cane On The Brazos », un titre toujours d’actualité puisqu’il parle de migration.

    « Ain't No More Cane On The Brazos » fait effectivement référence à la grande migration d’anciens esclaves qui ont traversé le Mississippi pour se rendre à Chicago. Ils interprétaient des chants de travail (work songs) pour se donner du courage dans les champs de coton. C’était aussi un moyen de communiquer entre-eux discrètement avec des messages codés sans que le maître comprenne ou se doute de quelque chose. Il reste encore malheureusement aujourd’hui des préjugés raciaux. Lors d’une tournée aux Etats-Unis dans les années 90 dans la région de la côte du Golfe, j’ai vu un couple mixte, un homme noir et sa compagne blanche, se faire conspuer par des passants. Le pire est que la police a demandé à ce jeune couple de dégager car il… troublait l’ordre public. C’était vraiment choquant !

    On trouve également dans la playlist l’instrumental « Difficult To Cure» de Rainbow, le groupe formé par le guitariste Ritchie Blackmore après son départ de Deep Purple. Un joli clin d’œil car malgré les conflits votre association fut extraordinaire.

    En effet ! Il a été mon compagnon de chambre en tournée lorsque j’ai rejoins le groupe en 1969. Nous nous sommes payés des parties de rigolades, nous nous encouragions mutuellement mais Ritchie est quelqu’un de lunatique. Avec lui, il y avait des jours avec et des jours sans. Cela fait partie de son caractère. Si les gens ne retiennent que les accrochages, nous avons réussi à tirer le meilleur de notre collaboration. Même si je doute que nous reparlions un jour, je suis le premier à dire qu’il nous a sorti de grandes choses et il m’arrivait d’être émerveillé. C’est un grand guitariste.

    Pour cette tournée symphonique, tu as pu compter sur le talent de Simon McBride, un virtuose dans la lignée des guitaristes de blues-rock irlandais, je pense  à Gary Moore et Rory Gallagher.

    Tout à fait d’accord. Pour moi, Il a de l’ADN de Rory Gallagher et de Jeff Beck. Simon maîtrise le rythme, le phrasé et la dynamique de façon incroyable. Il fait partie de cette catégorie de solistes dont on reconnaît la signature dès les premières notes. Le riff de « Hang Me Out To Dry »  qu’il joue en public est une merveille. C’est Leslie West qui avait créé celui-ci pour l’album « Toolbox » (1992). Je n’avais jamais entendu jusqu’ici quelqu’un capable de le reproduire parfaitement. Simon lui y est parvenu avec brio. Nous nous sommes revus il y a quelques mois et j’espère très vite retravailler avec lui.  

    Don Airey (v. Hellzine n° 14) t’a accompagné sur cette tournée. Qu’est-ce que tu apprécies le plus chez lui.

    La fidélité qui est la base de son éducation et de sa philosophie. Il n’y a jamais de surprise avec Don. Il ne joue jamais en demi-teinte. Ces prestations sont toujours cinq étoiles. Il domine son sujet chaque soir. Je le compare à un grand joueur de football avec beaucoup de technique et de style. Son groupe est composée d’excellents musiciens.  Il y a quelques semaines, j’ai assisté avec Ian Paice à un concert du Laurence Cottle Big Band au Ronnie Scott’s jazz club à Soho. Laurence (basse) était l’élément moteur sur scène avec beaucoup de présence. Il a chaque fois une approche différente des chansons, que ce soit des titres de Deep Purple ou de Ian Gillan. Il évolue dans un style qui est plus jazz que rock, et cette ouverture d’esprit a influencé notre performance collective lors des concerts donnés en 2016. N’importe quel chanteur serait heureux de se produire avec le groupe de Don Airey.

    Tu  as interprète « You’re Gonna Ruin Me Baby » en duo avec ta fille Grace lors de ces concerts. A n'en point douter, la relève est assurée !

    Nous avions déjà chanté ensemble dans des pubs ou des évènements organisés dans notre village mais jamais sur une grande scène. C’était génial. Elle a fredonné pour la première fois cette chanson à l’âge de 5 ans. Grace a aujourd’hui son propre groupe (Psychadelephant), mais tirer son épingle du jeu dans un secteur musical en crise, reste un parcours du combattant.

    IAN GILLAN (2)

     « Si j’avais écouté mon cœur, on aurait fait un show de dix heures » 

     Il n’est pas étonnant que ton choix se soit porté sur les pays de l’Est puisque tu as régulièrement tourné dans l’ancienne Union Soviétique durant ta carrière solo.

    La tourné « Naked Thunder », entreprise en 1990, un peu après la chute du Mur, fut un voyage épique. Nous avons débuté à Saint-Pétersbourg et terminé à Makhatchkala au Daghestan. Nous sommes passés par la Géorgie et la Tchétchénie avec notamment trois soirs d’affilées au stade de Grozny. Des villageois, descendus des montagnes pour venir nous entendre jouer, se sont installés autour d'un feu de camp avec des oies, des poulets et des chiens. C’était assez surréaliste. Ils n’avaient jamais écouté de musique occidentale et encore moins du rock. Le sourire de ces braves gens a été une belle leçon d’humilité. Plus tard, j’ai été reçu par Dmitry Medvedev qui occupait le poste de président de la fédération de Russie. Ce dernier m’a révélé qu’il avait été DJ dans son école de Léningrad. Avec l’aval de la jeunesse communiste et de son professeur, il a pu traduire en classe les paroles des chansons de l’album « In Rock », les analyser et les commenter. C’est ainsi qu’il a appris à parler anglais. Il a saisi le sens du message derrière le titre « Child In Time » qui est librement inspiré de la guerre froide. ‘On voyait les occidentaux comme des ennemis, des gens effrayants mais j’ai compris qu’il n’y avait pas de différences, les êtres humains veulent tous les mêmes choses et ont les mêmes espoirs.’ Je n’oublierai jamais ces paroles. Dmitry Medvedev est aujourd’hui l’un de nos plus grands fans. La culture n’a pas de frontière, elle rapproche les peuples.

    Ce n’est bien sûr pas la première fois que tu joues en compagnie d’un orchestre symphonique. On se souvient du fameux « Concerto pour groupe et orchestre », au Royal Albert Hall de Londres, en 1969. Ce devait être à la fois excitant et impressionnant pour le jeune chanteur que tu étais à l’époque ?  

    Je ne me rappelle pas avoir été impressionne. Néanmoins, ce fut un véritable défi car le climat était hostile durant les répétitions. Le groupe respectait évidemment le nom et la réputation de l’orchestre symphonique de Londres mais plusieurs de ses musiciens ne nous appréciaient guère. Deep Purple n’était pas encore très connu à cette époque et ils semblaient embarrassés de jouer avec une bande de  jeunes chevelus. L'autorité du chef d’orchestre (Malcolm Arnold) a néanmoins permis de remettre de l'ordre dans les rangs. Certains membres de l’orchestre étaient toutefois dissipés pendant la performance, si tu écoutes bien, tu peux entendre des erreurs et fausses notes mais je n’y ai pas prêté attention sur le moment. Ce n’est que trente ans plus tard, en 1999, quand nous avons réinterprété ce concerto que j’ai réalisé  l’extraordinaire œuvre musicale composée par Jon Lord. Elle est basée sous le signe du conflit, de la confrontation. Grâce à cette passe d’arme John a réussi à tracer des ponts entre deux genres musicaux. Deep Purple a été le premier à le faire. Ce fut compliqué car nous étions en pleine répétition de « In Rock », un album de hard rock. Ritchie Blackmore et Ian Paice n’ont pas pris du plaisir mais cette expérience a tout de même été bénéfique sur le plan médiatique. Personnellement, je retiens que mon grand-père, le prototype du gentleman anglais et ancien chanteur d’opéra, a assisté à ma prestation au Royal Albert Hall. Il était le plus heureux des hommes ce soir-là.

    Il y a également 50 ans, l’homme marchait pour la première fois sur la lune. As-tu regardé cet évènement en direct ? 

    Oui absolument. Je me souviens de ce jour comme si c'était hier. Cela peut paraître démodé aujourd’hui mais à l’époque on appelait cela l’ère spatiale. Ce fut un pas de géant technologique. Ceux qui possèdent aujourd’hui un iPhone, ne peuvent s’imaginer que l'informatique qui a permis l'alunissage de Neil Armstrong et de Buzz Aldrin a entraîné de nombreuses innovations. La conquête de la lune a été une vraie source d'inspiration pour ma génération. J’ai visité pas plus tard qu’hier une exposition sur la mission Apollo 11, c’était fantastique.

    Deep Purple se porte à merveille en 2019. Je ne vous vois pas ranger les guitares et le micro. Envisagez-vous de retourner tous les cinq en studio ?

    De toi à moi, je ne serais pas vraiment surpris. Pour ce qui est du futur, je vais mettre un frein aux  tournées après nos dates aux Etats-Unis cet été. Je viens de quitter les studios de Nashville et Toronto où j’ai travaillé sur trois projets différents. J’ai donc besoin d’un peu de repos. Je vais mettre à profit ce temps libre pour composer. Je pense que le prochain disque de Purple sortira dans un an et évidemment il y aura une tournée pour l’accompagner bien que pour l’instant, je ne peux pas te le confirmer car nous n’en avons pas encore vraiment parlé entre nous.

    Gillan Moscou

    Gillan - St Petersbourg

    Gillan - varsovie

     IAN GILLAN

    Contractual Obligation»

    Frontiers Records

    De sa dernière tournée dans la partie est de l’Europe en compagnie du groupe de Don Airey et de différents orchestres philharmoniques, Ian Gillan propose un triple live. Intégralement filmé au Kremlin Palace, le show de Moscou est disponible en Blu-ray, celui de Varsovie en disque compact tandis que le concert donné à Saint-Pétersbourg a été immortalisé sur vinyle. Une série labellisée avec humour « Contractual Obligation ». Nous sommes rassurés sur le contenu dès les premières arpèges de « Hang Me Out To Dry ». Tous les acteurs sont à la hauteur, à commencer par le boss dont les performances vocales restent d’un haut niveau. Don Airey s’amuse derrière ses claviers, Laurence Cottle donne du groove à l’ensemble et Simon McBride irradie sur scène sans en faire des tonnes. L’interaction entre le groupe et l’orchestre tient souvent de la perfection (« Lazy », « Anya », « Ain't No More Cane On The Brazos », « When A Blind Man Cries »). Outre des classiques de Deep Purple et quelques morceaux du répertoire du chanteur anglais, on note dans la setlist l’adaptation de l’hymne à la joie de Beethoven (« Difficult To Cure ») et la reprise d’un standard du blues « You’re Gonna Ruin Me Baby » que Gillan interprète en duo avec sa fille, Grace. Sur « A Day Late 'n' A Dollar Short », Ian rend hommage à son ancien complice au sein de Repo Depo, le batteur Lenny Haze, décédé un peu avant cette tournée (2016). Les concerts se terminent sur deux titres phares « Hush » et « Black Night » durant lesquels le public de 7 à 77 se déchaîne. Une belle leçon technique et émotionnelle. [Ph. Saintes] 

     

     

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