• DON AIREY : l'interview

     DON AIREY 

     Le patient anglais

    Don Airey, c’est une carrière exceptionnelle. Son CV est long comme la Tamise (Cozy Powell, Colosseum II, Rainbow, Michael Schenker, Ozzy Osbourne, Gary Moore, Whitesnake…). C’est aussi le gentleman qui officie depuis plus de 15 ans derrière l’orgue Hammond au sein de Deep Purple. Nullement rassasié, le vétéran britannique sort ces jours-ci un cinquième album solo One Of A Kind. Nous l’avons appelé chez lui du côté de Cambridge, peu après le tea-time. Of course ! [Entretien avec Don Airey (claviers) par Philippe Saintes – photos : Jim Rakete et Phil de Fer] 

    Don Airey - Lille 2017

    Don, pour One Of A Kind, tu as travaillé avec de vieux camarades. Cela ressemble plus à un projet de groupe qu’à un effort solo.  

    Tout à fait. J’ai d’ailleurs récemment reçu un e-mail de Laurence Cottle dans lequel il me dit adorer le morceau « Stay The Night » car il y joue un solo de basse. Le concept a démarré pendant un festival en Belgique en 2015. J’avais commencé à écrire un premier morceau, et un ami musicien là-bas, m’a encouragé à enregistrer un album complet. On s’est ensuite réuni pour composer, Simon (McBride, guitare), Carl (Sentance, chant) et moi. Carl a pensé au titre « One Of A Kind » qui a donné son nom à l’album.

    Avez-vous fait des prises « live » ou un gros travail en studio avec de nombreux arrangements et des pistes doublées ? 

    Les musiciens ont enregistré en même temps, dans des pièces différentes. En deux ou trois prises, l’album était en boîte. Carl a bouclé les voix et les harmonies en à peine deux ou trois jours. Les solos de guitare et les parties de Moog ont été enregistrées un peu après. Le travail en studio n’a pris qu’une vingtaine de jours mais  il a fallu deux ans pour trouver des dates qui arrangeaient tout le monde. C’était dès lors excitant d’enregistre rapidement.  

    Tu as aussi pris en charge la production. 

    Oui, c’est moi le producteur. Si tu n’es pas content, tu peux me payer un autre ingénieur du son, mais moi j’en suis très satisfait (il rit). 

    Non, pas de soucis  l’album est très bien comme ça (rires). Il est très riche musicalement parlant. Qu’avais-tu à l’esprit pendant les séances d’enregistrement ? 

    Mon but était vraiment de tirer le meilleur de chacun, surtout de Simon McBride, et bien sûr, de Laurence Cottle (basse) qui a joué sur tous mes albums solos. J’ai voulu donner à ce disque une énergie proche de la musique que l’on produisait avec Rainbow. Il y a aussi une belle interaction entre la guitare et les claviers.  

    Cet album est un hommage à tous les groupes dans lesquels tu as joué. Je pense que les fans de Rainbow, Deep Purple ou Judas Pries l’apprécieront. 

    Cet album est effectivement inscrit dans le classic rock britannique. Il fait partie de mes racines musicales. J’ai adoré travailler avec tous ces excellents groupes.  

    Don Airey

    Le titre « Remember to Call » est-il un hommage à la musique de Gary Moore ? 

    Il en est inspiré, mais le titre n’a rien à voir : c’est un clin d’œil à mon fils qui a longtemps vécu chez nous et qui a acheté une maison pour y vivre avec son épouse après son mariage. C’est pour ça que j’ai appelé le morceau « Remember to Call » (« N’oublie pas de passer un coup de fil »). Cette réminiscence à la musique de Gary Moore réside surtout dans le jeu de Simon qui s’en inspire beaucoup. Je ne pense pas que ça soit une mauvaise chose pour quiconque de s’inspirer du jeu d’un grand artiste. 

    Simon McBride est également irlandais. 

    Exact, et d’ailleurs il vient de Belfast, ils sont vraiment du même coin. Simon tient parfois des propos que Gary aurait tout à fait pu tenir. Il est charmant et j’adore travailler avec lui. 

    Charmant et brillant guitariste avec ça ! Comment l’as-tu rencontré ? 

    J’organise un festival caritatif dans mon village natal tous les deux ans, le « Blues and Soul ». Depuis vingt ans, tous les bénéfices sont reversés à des hôpitaux et des écoles. Je suis ami avec le gestionnaires des exportations et importations pour la marque PRS. Ce dernier m’avait recommandé Simon il y a six ans pour m’accompagner lors de ce festival. Il était excellent et on a gardé le contact. Finalement, j’ai pensé à lui pour ce nouveau projet.  

    « Everytime I See Your Face » est une belle ballade, et la performance de Carl est exceptionnelle. 

    C’est un morceau pour lequel j’étais très inquiet. Je me demandais si la musique n’était pas un peu hors contexte pour un groupe de rock. Carl a demandé de commencer l’enregistrement de l’album par ce morceau, et j’ai dit ‘OK, je vais nous acheter des sandwiches pendant que tu enregistres' , et quand je suis revenu, il avait terminé (rires) ! En une ou deux prises, Mr. Speed (rapide) avait fini. 

    « All Out of Line  » et  « Stay the Night  » ont beaucoup de groove.  

    « Stay the Night » vient en fait d’une excellente idée de Jon (Finnigan, batterie) pendant l’improvisation d’une partie rythmique jouée avec Carl et moi-même. Je ne savais pas vraiment comment la faire rentrer dans cet album mais je suis content d’y être parvenu car c’est un des meilleurs morceaux de l’album. 

    Il y a quelques influences de musiques orientales dans le morceau « Victim of Pain ». 

    Tout à fait, l’univers musical arabe s’est toujours bien marié au rock, surtout la partie proche du metal. Après réflexion, je dirais que c’est mon titre préféré. J’en suis particulièrement fier. 

    « Running Free » est quant à lui un très beau morceau de piano ambiant. 

    Ce morceau m’est venu très spontanément. J’ai décidé de l’intégrer à l’album après avoir terminé deux morceaux difficiles, je pense que c’était « Victim of Pain » et « Children of the Sun ». Comme on avait encore une autre chanson difficile à enregistrer, je me suis dit : ‘tu ne peux pas infliger ça au groupe’. Je me suis alors rappelé d’un riff mis de côté et j’y ai ajouté une intro. L’arrangement a été très rapide. Simon et Jon ont inséré des sons de maracas, ce qui donne une cadence intéressante au morceau. 

    « Lost Boys » est quant à lui un morceau de rock progressif. 

    J’ai composé ce morceau avec Carl et ce fut l’un des premiers à être mixé. J’ai été agréablement surpris en écoutant la version finale. « Lost Boys » donne toujours bien en concert. 

    Malgré une sonorité metal prog, cet album reste accessible pour le grand public. 

    Oui, je pense qu’il y a quelques jolies mélodies. C’est ce qui manque à beaucoup de morceaux de rock progressif actuellement. On a essayé d’avoir une partie accrocheuse par morceau et de rendre le style plus simple. Comme dirait Jimi Hendrix, il n’y a rien de mal à écouter les chansons du juke-box !  

    Don Airey - Lille 2017(2)

    La tournée s’est clôturée avant même la sortie de l’album. Etrange, non ?  

    Normalement, One Of A Kind devait être publié en mars et cette tournée devait le promouvoir mais la sortie a été retardée en raison d’un changement de pochette et du remix. On a tout de même décidé de maintenir la tournée. Nous avons interprété « Lost Boys » ainsi que « Victim Of Pain » et « All Out Of Line » durant la tournée européenne. Comme nous étions un peu lassés de notre répertoire, nous avons décidé de jouer ces nouveaux morceaux. Le public était sous le choc (rires) mais ça s’est très bien passé. 

    Lors des tournées avec Deep Purple, tu joues une chanson traditionnelle dans chaque ville. A Lille, l’an dernier, tu as interprété  "Le P’tit Quinquin". Le public était en feu… Quand trouves-tu le temps d’apprendre ces musiques ? 

    Avant chaque concert, je demande à un membre de l’équipe technique de me fredonner une chanson représentative du folklore local. Ensuite, je mets les notes de musique sur une partition et s’il y a un clavier dans la loge, je l’interprète devant le technicien du coin pour qu’il puisse me dire si ce que je joue est correct. J’ai une immense collection de chansons populaires à la maison, je pense avoir stocké 700 fichiers au total depuis mon arrivée dans Deep Purple . 

    Connais-tu une chanson populaire belge ? 

     J’en connais plusieurs, mais je ne pense pas que je pourrais t’en chanter une comme ça sur le vif . 

    À propos de la Belgique, vous descendez presque systématiquement dans le même hôtel à Bruxelles et il n’est pas rare de vous voir dans un bar cubain de cette même ville, où des quidams peuvent vous aborder  

    C’est pour cela qu’on a choisi cet hôtel. On adore ce bar, surtout Ian Paice. On y passe toujours un très bon moment. Il y a toujours d’excellents groupes là-bas… 

    Un café ou un bar est-il pour vous un lieu de choix pour vous détendre après un concert ? 

    Absolument. En général, rentrer d’un concert est un peu comme rentrer du boulot : c’est étrange d’aller directement se coucher en rentrant. Donc s’il y a un bon café pas loin, comme ce bar cubain, ça fait toujours plaisir d’y boire quelques bières avant d’aller dormir. On se sent un peu plus humain. 

    L’album éponyme du groupe Whitesnake (1987) a soufflé ses trente bougies. As-tu un souvenir précis des sessions d’enregistrement ? 

    Je me souviens d’avoir pris l’avion à Londres-Vancouver pour aller enregistrer avec le groupe, mais l’appareil a fait demi-tour en plein milieu de l’Atlantique car un des moteurs avait pris feu. C’était un peu flippant. Tous les  passagers se sont retrouvés dans un hôtel de Londres et le lendemain, un autre avion a décollé pour Vancouver. J’étais assis à côté d’un gars qui m’a dit : ‘Au moins, aucun moteur ne fume cette fois-ci.’ Il avait vu qu’un moteur dégageait de la fumée au moment du décollage la veille. Je lui ai demandé pourquoi il ne l’avait pas signalé aux hôtesses de l’air, et il m’a répondu laconiquement : ‘Parce que je pensais que c’était normal’ (rires). Je suis resté de quatre à cinq jours à Vancouver. David Coverdale avait malheureusement une extinction de voix et tout était entre les mains de John Sykes, dont le jeu de guitare était électrifiant ! L’ingénieur du son, Mike Stone, était excellent. J’ai d’ailleurs travaillé plusieurs fois avec lui. C’était une bonne session d’enregistrement. Dès mon retour, ma femme m’a dit : ‘les contractions me donnent envie de pousser’. Je l’ai aussitôt emmenée à l’hôpital et ma fille est née. C’est un sacré souvenir ! 

    Il paraît que tu collectionnes les vinyles des années ‘50 et ‘60. 

    Tout à fait, je m’intéresse principalement aux albums de jazz de Jimmy Smith, Bill Adams et Charlie Parker, mes premières inspirations. 

    Tu es aussi un fan du cosmos et de l’astronomie ! 

    Oui  

    Mars : c'est pour quand le grand départ ? 

    J’y jouerais bien en concert, mais je ne pense pas que la technologie le permettra de mon vivant. (rires). 

    Quelles sont tes activités en dehors des tournées ? Faire du jardinage, regarder la télévision, aller voir un match de foot… ? 

    Je suis un grand fan de football, oui. 

    De l’équipe des Sunderland, n’est-ce pas ? 

    C’est ça. Cette saison n’est pas des meilleures, mais j’apprécie toujours d’aller voir l’équipe et la soutenir. J’aime bien jardiner aussi, je marche beaucoup et puis j’ai aussi quatre petits-enfants maintenant, et je leur consacre beaucoup de temps. 

     

    Deep Purple 2017

     

    On dit jamais deux sans trois. Quand comptez-vous retravailler avec Bob Ezrin pour l’ultime album de Deep Purple ? 

    Je suis le claviériste, personne ne me tient au courant (rires). Le temps nous dira ce qu’il en est. Je sais que Bob est très impatient de créer un nouvel album, et il a déjà plusieurs idées pour le différencier de Now What ?! et Infinite. Bob a fait du très bon travail. Le groupe a beaucoup d’estime pour lui. 

    Est-il en quelque sorte le sixième membre de Deep Purple ? 

    On pourrait dire ça, oui. Il a toujours quelque chose à dire et ce qu’il dit est toujours pertinent. S’il a envie de créer un nouvel album, c’est qu’il y a une bonne raison. 

    Et quel est ton prochain projet personnel ? 

    Je suis en train de travailler sur un album qui contiendra des instruments à cordes et peut-être du violon. Ce  projet prend forme et devrait aboutir à l’automne prochain. 

    Pour conclure cette interview, je vous propose de jouer au portrait chinois. Si tu étais un livre, lequel serais-tu ? 

    Madame Bovary, de Gustav Flaubert.

    Si tu étais un sportif connu ? 

    Kevin De Bruyne.

    Qui gagnera la coupe du monde de Russie cette année, la Belgique ou l’Angleterre ? 

    Je n’y ai pas vraiment réfléchi. J’ai vu l’Angleterre jouer l’autre soir et j’ai été surpris par leur niveau ! Évidemment, la Belgique a ses chances. L’Italie ou l’Allemagne pourraient aussi gagner, car ces équipes sont douées pour saisir les opportunités qui leur sont offertes. 

    L’Italie ne participera pas cette année… 

    Oh oui c’est vrai, elle a été éliminée ! 

    Dernière question. Tu as joué avec les meilleurs guitaristes de la scène hard rock. Pourrais-tu décrire Gary Moore et Michael Schenker par le biais d’une anecdote ? 

    J’en ai une pour Gary ! Lorsqu’on était en studio pour l’album Back on the Streets, il a fait huit prises pour un solo. Chacune d’entre-elle était phénoménale. L’ingénieur du son Chris Andrew, nous a proposé de venir les écouter pour sélectionner la meilleure. Une fois le choix opéré, j’ai proposé à Gary de doubler la piste. Il  s’est assis et a reproduit instantanément le solo. Il se souvenait à la perfection des huit prises. J’étais vraiment scotché. 

    Pour Michael Schenker ? 

    Ce qui m’a le plus marqué chez lui, c’est ce regard farouche qu’il me jetait lorsque je jouais en boucle un de ses riffs et que je finissais par trouver une suite. Ses yeux disaient ‘Mais comment t’as fait ?’ Je pense que je l’énervais un peu, ce qui est toujours bien avec un guitariste (rires). 

    Je te remercie pour ta gentillesse durant cette interview. Tu es un vrai gentleman ! 

    Je te remercie aussi : j’ai fait plusieurs interviews par téléphone récemment, et certaines étaient vraiment désagréables, à cause des questions lourdes de certains journalistes. Toutes tes questions étaient pertinentes, et ça fait vraiment plaisir. 

    Merci Don. Si tu passes par la Belgique, avec ton groupe ou avec Deep Purple, passe un coup de fil ! 

    Je n’y manquerai pas ! 

     Don Airey : One Of A Kind

    DON AIREY 

    « One Of A Kind » 

    earMUSIC 

    Don Airey a réuni au Headline Music Studio, dans le comté du Cambridgeshire, quelques pointures du rock : le chanteur Carl Sentance (Krokus, Nazareth) à la voix chaude et hyper-émotionnelle, le nouveau prodige irlandais de la six-cordes Simon McBride (Snakecharmer, Sweet Savage), le fidèle bassiste Laurence Cottle (Clapton, Sting) et le batteur Jon Finnigan (Gang Of Four). On peut reconnaître que la diversité dont cet album fait preuve est un atout majeur. Don et ses camarades de jeu peuvent aussi bien nous servir un rock punchy (« Respect ») que de longues plages d’atmosphère (« Running Free ») ou encore des envolées bluesy (« Remeber To Call, « Want You So Bad »). « Everytime I See Your Face » est une ballade aux harmonies envoûtantes et sereines. Sur « Children Of The Sun » la guitare et les claviers se succèdent, se rejoignent et se chassent dans une ambiance et un son devenu culte. L’épique « Victim Of Pain » jongle entre metal et consonance orientale/arabisante. Sur l’hymne progressif « Lost Boys » les riffs de guitare font encore mouche. Enfin les lignes de basse sur « All Out Of Line » et surtout « Stay The Night » sont groovy à souhait. Ce petit bijou mérite d’être entendu et ce n’est certainement pas de l’indulgence bienveillante. [Ph. Saintes] 

     


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